Dans cette nouvelle lettre, je vais vous parler d’un fait divers historique non élucidé, de l’Angleterre du XIXè siècle, de féminicides et de la condition des femmes, et surtout d’une comédie dramatique à l’anglaise aussi surprenante et captivante que déjantée et grinçante. C’est ce que j’ai pu ressentir quand je me suis rendue au Festival OFF d’Avignon pour y découvrir la pièce “Demain tout le monde aura oublié”, écrite et mise en scène d’une main de maître par la très talentueuse Alexandra Bialy.
Londres 1888. Dans une ruelle de Whitechapel, une femme est assassinée dans l’anonymat de la nuit. Qui ? Quand ? Pourquoi ? À Scotland Yard, Warren le chef de la Police, peu inquiété par le meurtre d’une prostituée, tarde à ouvrir une enquête alors que la presse s’empare déjà de l’affaire. D’un simple badaud à la reine d’Angleterre, tout le monde veut mettre la main sur celui qui se fait appeler « Jack ».
Aux premières loges, derrière les rideaux d’une maison close, un groupe de femmes s’organise : trouver le meurtrier, avant qu’il ne les trouve. Et si pour une fois, les héroïnes de l’histoire, c’étaient elles ?
Inspirée de crimes réels, cette comédie à l’anglaise vous plonge en pleine ère victorienne au cœur du fait divers le plus connu de l’histoire.
Londres, 1888. Des femmes sont assassinées. Des prostituées. Réduite à leur condition sociale, l’histoire les a effacées, oubliées. Seul subsiste le nom du présumé meurtrier : Jack… le fameux Jack l’Eventreur. Et pourtant, le spectacle renverse la perspective : ce n’est pas sur le meurtrier que la lumière lève le voile, mais bien sur ces victimes, ces femmes oubliées : Mary Ann Nichols, Mary Jane Kelly, Annie Chapman, Elizabeth Stride et Catherine Eddowes… une musicienne, une mère, des amies, des femme battue, ou encore une enquêtrice pleine d’optimisme… toutes étaient des femmes qui avaient des rêves, des projets, des ambitions. Toutes étaient des êtres humains, avec leurs défauts et leurs qualités.
Ici, Jack est comme une ombre qu’on efface pour mettre en lumière ces femmes dont on hisse les identités et les portraits telles des héroïnes, des femmes fortes, des femmes plein d’espoir qui ont combattu pour survivre, des femmes qui sont l’égal des hommes, des femmes qui ont (tristement) marqué l’histoire et qui ont eu l’audace de s’être battues pour leurs projets. Des femmes à qui on a retiré sauvagement le droit de réaliser leurs rêves.
“Demain tout le monde aura oublié”, ou quand les oubliées en question reprennent la parole grâce à la magie du théâtre… voici une proposition artistique qui s’impose comme un véritable coup de cœur, un bijou théâtral, qui mêle histoire, thriller, comédie noire, engagement féministe, le tout dans une incroyable mise en scène aux allures d’un ballet. Avec cette création, Alexandra Bialy frappe fort pour marquer durablement les esprits, que ce soit par son audace d’autrice et metteuse en scène passionnée, que par le fond, par la forme et par les messages plein d’humanité qu’elle nous envoie.
Des comédiennes et comédiens virtuoses, une mise en scène chorégraphique, un souffle cinématographique …c’est ce que nous propose ce spectacle qui se distingue d’abord par la richesse de sa forme scénique :
Sur le plateau, le décor est entièrement mobile, malléable et se transforme au fil des scènes (cinq caisses, un échafaudage, une table, une chaise, une malle noire seulement) ;
La lumière et l’ambiance musicale sont soigneusement pensées, nous transportant dans le monde cinématographique ;
La troupe de six actrices et acteurs donne vie à 73 personnages, dans une virtuosité bluffante (allant même jusqu’à incarner le décor d’une scène) ;
Des femmes comme rôles principaux… des femmes actives qui ont choisi de survivre et de garder leur dignité, des femmes inspirantes ;
Le tout s’enchaîne comme un ballet, où chaque geste est précis, chaque tableau visuel pensé comme une composition picturale. Tout y est fluide et ingénieusement orchestré.
On pense aussi à un film noir, où la musique habille l’atmosphère d’un voile dramatique, parfois grinçant, parfois troublant… cependant, pas d’images choc, et surtout avec une touche d’humour et de folie, en faisant un genre de “dramedy” à l’anglaise adaptée au grand public.
Un spectacle qui fait rire, frissonner, réfléchir… Là où le spectacle brille particulièrement, c’est dans son équilibre entre légèreté et gravité. Le rire sert ici à mieux faire passer le malaise, à mettre en lumière les violences subies par ces femmes, qui luttent contre un tueur, et aussi contre la condition que la société leur impose.
Sous couvert d’une comédie dramatique, cette création, qui parle de faits historiques, traite de sujets éminemment actuels tels que les féminicides, la misogynie, l’invisibilisation des victimes, la précarité, mais aussi des questions de sororité, de solidarité et de résilience.
L’autrice, Alexandra Bialy, passionnée par les récits historiques et les faits divers, a eu l’idée de cette pièce en s’interrogeant sur notre époque où - pour reprendre ses mots - “les programmes qui starifient les tueurs en série connaissent un réel essor”... et si, pour une fois “la question n’est plus ‘qui a tué ?’ mais ‘qui va survivre ?’”...Le suspense est alors à son comble.
Aussi, après des recherches approfondies sur le sujet, elle crée “Demain tout le monde aura oublié”. Et c’est un défi relevé haut la main avec cette nouvelle pépite qui fait mouche.
Une autre des grandes forces de cette pièce réside dans le fait qu’il s’agit d’une création théâtrale accessible, utile, drôle, poétique, incarnée. Le choix d’un fait divers historique comme point de départ permet d’ouvrir un miroir sur aujourd’hui comme le sensationnalisme des médias et la diffusion de fake news, ou encore les inégalités sociales qui persistent… et avec pour thème central, la condition des femmes. Tout cela pourrait résonner étrangement à notre époque.
Pourquoi il faut découvrir (absolument) “Demain tout le monde aura oublié” ?
Parce que c’est un uppercut poétique et nécessaire ;
Parce que c’est un spectacle haletant, drôle (même un peu déjanté), visuel, engagé, d’une intelligence rare, porté par une troupe soudée et brillante ;
Parce que c’est un spectacle qui rend justice à celles qui ont été effacées trop tôt - que ce soit dans leur vie ou que ce soit dans la mémoire collective ;
Parce que le travail d’écriture et de mise en scène est IN-CRO-YABLE (non, je ne n’exagère pas) ;
Parce qu’on en sort touché, remué et profondément reconnaissant.
Bref. C’est mon gros coup de cœur de cette édition 2025 du Festival d’Avignon (et au vue de l’ovation à rallonge des autres spectateurs, je dirais que cette impression semble partagée). Un grand merci à Alexandra et toute la troupe d’artistes pour cette mise en avant qui laisse sans voix, et qui fait chaud au cœur.
Sur ce, je vous dis à très vite, et au plaisir de se croiser dans une salle de spectacles, dans la vraie vie, ou bien ici-même, pour un nouveau récit d'aventure théâtrale.
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L'Équipe Artistique :
Une création proposée par la Compagnie Jacqueline
Ecriture & Mise en scène par Alexandra Bialy
Interprétation par Benjamin Alazraki, Alexandra Bialy, Antoine Bordes, Léo Grêlé, Dorothée Moreau, Fabienne Tendille
Musique par Dominique Mattei
Création Lumières par Tristan Mouget
Costumes par Christine Vilers
Assistant à la mise en scène : Jordan Topenas
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A l'attention des programmateurs, pour découvrir ce spectacle et l’amener dans votre ville et/ou lieu de spectacle, je vous invite à prendre contact avec : compagniejacqueline@gmail.com & diffusion@madamprod.com
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À propos
Lauriane, théâtreuse passionnée, met en lumière le monde du spectacle, pour ajouter plus de théâtre à la vie et plus de vie au théâtre.
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