Dans cette nouvelle lettre, je vais vous parler d’Alexandre Dumas, de Edmond Dantès, de Monte-Cristo, de mise en abyme du processus de création, de démons intérieurs et d’inspiration romanesque, d’enfermement symbolique et de catharsis, et surtout d’une pièce captivante qui se vit comme une véritable odyssée sur scène. C’est ce que j’ai pu ressentir quand je me suis rendu au Festival OFF d’Avignon pour y découvrir “Dumas, la plume et l’épée”, pièce écrite par Jean-Félix Lalanne, et mise en scène par Félicien Chauveau.
La naissance du comte de Monte-Cristo.
Alexandre Dumas est au sommet de sa gloire… mais rongé par ses démons. Héritier d’un père héroïque « Diable noir » et d’une identité que la société rejette, il vacille entre doute, colère et besoin de reconnaissance. Pour se défendre, il écrit. Et de cette lutte intérieure naît Edmond Dantès.
Peu à peu, la frontière entre réalité et fiction s’efface. Les proches de Dumas deviennent les personnages de son roman. Ses ennemis deviennent des traîtres. Ses blessures deviennent une vengeance. Mais en créant Monte-Cristo, Dumas donne vie à un double puissant, libre, implacable… qui va lui échapper. Dans ce face-à-face fascinant entre l’homme et son œuvre, une question surgit : jusqu’où peut-on aller pour réparer une injustice ?
Pour un amoureux des romans d’Alexandre Dumas, cette pièce m’intéressait naturellement : connaissant un peu la vie du grand auteur qui nous a tant fait rire, réfléchir, et rêver, je savais que celle-ci avait tout d’une odyssée picaresque, et que sa vie, et celle de sa famille, avait tout d’un roman d’Alexandre Dumas... Alors voir cette odyssée sur scène me tentait naturellement !
Mais ici, la pièce ajoute un autre enjeu : voir cette odyssée racontée d’un autre point de vue, celui d’un combat intérieur d’un homme de talent, contre ses démons, à la manière d’un Edmond Dantès face à un ennemi d’autant plus insaisissable...
Renouvellement subtil du mythe de Dumas, et évocation de thèmes méconnus ?
Dumas, nous voici !
[ Précisons tout de suite que l’auteur de ces lignes ne s’amusera pas à déterminer les parts respectives de réalité historique et de fantaisie créatrice dans cette pièce. En ce sens, ne constitue-t-elle pas un hommage à la méthode du vénéré Alexandre Dumas, qui s’amusait à prendre des libertés créatives avec l’Histoire qui inspirait ses histoires, et qui nous ont donné quelques unes des plus belles pages de la littérature française ? ]
Dumas, la Plume et l’Épée est un spectacle flamboyant où théâtre, musique et imaginaire s’entrelacent pour raconter la naissance d’un mythe… et le combat d’un homme contre lui-même
Bref, reprenons notre odyssée…
Cette pièce est construite comme une plongée dans la psyché d’Alexandre Dumas, où on suit en parallèle sa vie réelle et la façon dont son imagination féconde crée l’histoire de Monte-Cristo à partir des blessures de sa propre vie.
Face aux multiples pressions, enjeux de créations, et injustices sociales ou financières que peut subir l’auteur dans sa vie, face à la peur constante de voir la source créatrice se tarir, face à des péripéties dignes de l’intrigue de Monte-Cristo, finalement, Alexandre Dumas se met justement à puiser dans sa propre vie pour inspirer ses personnages et les dynamiques de son roman : grandeur, dignité et honneur pour certains de ses proches ; pour ses ennemis et antagonistes, manipulation, trahisons et félonies ; l’amour bafoué, victime des manipulations de ses ennemis ; les amis fidèles, piliers de sa vie ; et la vengeance, éclatante…
Bref, ne manquent que les coups d’épée et l’argent, seuls facteurs qui semblent manquer à Alexandre Dumas dans sa vraie vie !
Au fur et à mesure de cette mise en abyme du processus créatif, la vengeance du roman répond à la vengeance dans la vraie vie, lorsque ceux qui ont blessé Alexandre Dumas dans la vraie vie inspirent directement les “méchants” de son roman.
La mise en scène représente alors, avec beaucoup d’inventivité, ces doubles fantasmés, représentés dans leurs attitudes et leurs postures vestimentaires d’une façon bien distincte, dans une ambiance totalement différente, avec la spontanéité du processus créatif libératoire, et qui permet des allers-retours de plus en plus fréquents.
Comme le dit le metteur en scène, Félicien Chauveau : “Le spectateur partage l’intimité d’un cerveau en ébullition, où un cachot tiré du néant apparaît au lointain, où le mobilier roule et devient table de travail, navire ou château. La mise en scène assume cette vitalité : comédie, rythme, jeu physique, surprises visuelles. Les héros de Dumas affrontent avec vigueur un duel, mais toujours avec humour.”
Attention aux détails, vous verrez qu’ils annoncent ou marquent souvent des étapes-clé du récit, ou participent à figurer l’état d’esprit de Dumas…
Crédits Photos : Les Lucioles Production - www.lesluciolesprod.fr
Et tout cet exutoire, cette catharsis libératrice, est mené tambour battant, au même rythme que les difficultés, les pressions de toutes sortes, et les blessures surviennent dans sa vie, donnant un tour épique à la pièce.
Et plus les difficultés s’accumulent, plus la pression monte, plus le processus créatif devient intense, plus la victoire littéraire devient éclatante... Mais alors, elle explore les thèmes de l’enfermement mental dans lequel Dumas s’enfonce, d’une façon presque psychanalytique, de la dualité de la personnalité, et des démons intérieurs de Dumas, et au premier plan, le conflit avec son père, le fameux Général Thomas Alexandre Dumas.
Celui-ci, dans la vraie vie, avait eu un destin exceptionnel : fils d’un aristocrate et d’une esclave noire, engagé comme simple soldat dans un régiment de dragons pour rompre avec son père, puis général de la Révolution Française ; surnommé l’Horatius Coclès Français par Bonaparte, et le Diable noir par ses ennemis, il s’est illustré de gloire par son courage, ses talents de meneur d’homme, et sa fidélité absolue à ses convictions républicaines ; et, face au poids que peut représenter un tel héritage, la pièce s’amuse à imaginer comment celui-ci pourrait peser sur Dumas autant que ce souvenir pourrait l’inspirer…
Et comment mieux évoquer le corollaire de ce démon intérieur, à travers le besoin de reconnaissance et la quête d’identité ?
Ce sera aussi un des fils rouges, tout au long des dialogues intérieurs, mais aussi des dialogues avec les amis fidèles de la vraie vie, qui répondent aux amis fidèles de l’intrigue de Monte-Cristo, et dont je ne dévoile rien de plus…
Rien, sauf un point : l’un des aspects de cette quête sera le racisme subi par Dumas, aussi bien dans sa vie véritable que dans la pièce.
Un aspect parfois méconnu de la vie de Dumas, métis, petit-fils d’un noble et d’une esclave affranchie, qui a dû affronter réellement des préjugés racistes écoeurants, auxquels il a su répondre avec panache dans la vraie vie, et qui est intégré intelligemment comme un autre fil rouge majeur de la pièce.
Crédits Photos : Les Lucioles Production - www.lesluciolesprod.fr
Je meurs d’envie d’en dire plus, de parler de la richesse de l’intrigue, de son caractère aussi épique qu’un roman d’Alexandre Dumas, des multiples niveaux de lecture de cette pièce riche, de la subtilité et de la finesse d’écriture de Jean-Félix Lalanne et de ses dialogues savoureux, mais je me suis promis de ne pas dévoiler plus que nécessaire cette pépite…
Et surtout, je ne vous dirai pas comment ce conflit permanent pour Dumas évolue dans la pièce : bonheur, apaisement ? Enfermement, poids constant ? Blessures, guérison ?
Une chose est sûre : dans cette pièce, le combat le plus dur de Dumas n’est pas celui contre ceux qui le trahiront ou se mettront en travers de son chemin, aussi épique cet affrontement soit-il, mais contre lui-même, et c’est peut-être le combat le plus intense d’un Homme, et le plus inspirant pour le public ; et dans ce combat, tel Edmond Dantès, il pourra compter sur quelques proches, piliers fidèles de sa vie.
Alors, cette histoire, vraie ou romancée ?
Une histoire à la Alexandre Dumas n’est jamais vraie ou fausse, car elle n’est peut-être pas tout à fait vraie, mais elle n’est jamais totalement fausse...
J’évoquerai toutefois, pour finir, ces comédiens qui sont toutes et tous à la hauteur de ce remarquable défi : autour d’Edouard Montoute, qui personnifie la dignité, le panache, mais aussi les démons intérieurs, figurent des comédiens de talent qui expriment de façon grandiose, tour à tour, quelques-uns des plus extrêmes sentiments humains, qui se répondent entre eux : grandeur, cupidité, hypocrisie, loyauté, générosité, fourberie, amour, jalousie, humanisme, égoïsme, etc.
Magali Bonfils, Daniel-Jean Colloredo, Alain Bernard, Franck Capillery, et Thomas Boissy, savent exprimer toute la palette des sentiments humains, réunis dans cette pièce.
En bref, pourquoi je recommande ce spectacle ?
Si je recommande “Dumas, la plume et l’épée”, c’est…
Pour sa finesse d’écriture, son récit épique comme celui d’un Edmond Dantès ;
Pour ses multiples niveaux de lectures, sa représentation originale des démons intérieurs du créateur littéraire ;
Pour sa mise en abyme du processus créatif, à la fois tragique et épique ;
Pour sa mise en scène remarquablement inventive et subtilement symbolique ;
Pour ses acteurs à la hauteur du défi, qui représentent sur cette scène toute la palette des sentiments humains ;
Pour sa conclusion forte, dont je ne veux rien dévoiler...
Sur ce, je vous dis à très vite, et au plaisir de se croiser dans une salle de spectacles, dans la vraie vie, ou bien ici-même, pour un nouveau récit d'aventure théâtrale.
Interprétation par Alain Bernard, Thomas Boissy, Magali Bonfils, Franck Capillery, Daniel-Jean Colloredo, Edouard Montoute
Musique par Jean-Félix Lalanne et Pascal Réva
Scénographie par Olivier Prost
Créations Costumes pars Christine Vilers
Création Lumières par Eric Schoenzetter
✨✨✨✨✨
Billetterie & Réservations :
🗓 Actualité du spectacle à venir…
✨✨✨✨✨
A l'attention des programmateurs, pour découvrir ce spectacle et l’amener dans votre ville et/ou lieu de spectacle, je vous invite à prendre contact avec : Marilyne Bal - marilyne.bal@lesluciolesprod.fr.
Crédits Photos : Les Lucioles Production - www.lesluciolesprod.fr
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
À propos
Lauriane, théâtreuse passionnée, met en lumière le monde du spectacle, pour ajouter plus de théâtre à la vie et plus de vie au théâtre.
Voir le profil de Lauriane Cronier sur le portail Overblog