L’auteur de ces lignes doit bien l’avouer : il ne sera pas totalement objectif… Étant moi-même sportif amateur, (notamment escrimeur, et amateur de randonnées à vélo), on me pardonnera en effet d’être doté de ces cordes sensibles qui résonnent délicieusement face à un tel spectacle de beaux récits sportifs, à la fois épique et plein de leçons de vie ; un hommage au style exceptionnel, fait de panache, de ces légendes du cyclisme, restitué avec brio par cette équipe brillante sur scène !
Mais ce n’est pas grave : j’ai le feu vert de la créatrice de ce blog, elle-même sportive passionnée (et marathonienne), donc nous allons pouvoir vous donner envie de voir ce spectacle exceptionnel…
…Mais par quel bout prendre cette course épique ?
Forcenés, c’est tout d’abord un texte magnifique, tiré du livre du même nom de
Philippe Bordas, lui-même cycliste et ancien journaliste sportif, avant de devenir photographe et écrivain.
(un livre que l’auteur de ces lignes confesse ne pas encore avoir lu… Pas encore !) ...Mais le texte qui nous guide à travers ce spectacle de poésie en prose, par son lyrisme romantique et la justesse de son propos, nous tient en haleine tout du long, et sent le vécu d’un narrateur passionné sur ce sujet, qui est donc d’autant plus à même de nous transmettre le vécu de ces passionnés !
“Forcenés”, c’est aussi une mise en scène de Jacques Vincey, astucieuse dans sa simplicité pratique (ce à quoi on reconnaît parfois les meilleurs), complexe dans son niveau de détails, prenante dans son effet, et grandiose dans ce qu’elle inspire !
Sur scène, un homme seul, juché sur son vélo d’appartement... Dans la salle plongée dans le noir, la lumière ne vient que de l’écran derrière lui, sur lequel est projeté un montage composé d’images liées au vélo, et d’images des légendes du cyclisme... Un montage musical, au rythme de battements de cœur, prenant, parfois obsédant, parfois apaisant, toujours inspirant... Un écran qui montre la vitesse et les battements de cœur de celui qui pédale sur le vélo d’appartement... Un vélo d’appartement qui se lève lorsque le narrateur aborde les grands grimpeurs, ou se baisse lorsqu’on évoque la descente…
Tout est fait pour se mettre dans la tête d’un coureur cycliste en pleine montée d’adrénaline !
Et le narrateur est, bien sûr, le cycliste sur scène, avec une voix de conteur qui sait nous emmener très loin à travers les pistes et les sommets : Léo Gardy, ancien cycliste de haut niveau (au charisme issu d’une vie déjà bien remplie), qui réalise une double performance :
- Sportive, car les performances du vélo d’appartement ne sont visiblement pas feintes ;
- Mais surtout Scénique, car sa voix de conteur nous happe, et nous emmène loin… Maîtrisant admirablement bien la rythmique de son texte, alors même qu’il pédale constamment, et à un rythme variable en intensité, collant parfaitement au montage musical, et sachant donner un souffle au texte autant par son effort immersif, que par le calme et la force qui habite cette voix.
Sur le fond, ce spectacle est une suite de portraits légendaires, traversé par un souffle épique, autant qu’une leçon de vie.
Il présente des Dieux du cyclisme, dans toute leur humanité autant que dans leurs efforts continus pour repousser sans cesse les limites des performances humaines… Dans leurs succès, mais aussi dans des itinéraires qui constituaient, pour beaucoup, des revanches sur des vies rudes… Et dans leur exaltation, leur panache, et dans leur style !
La souffrance est au rendez-vous, et le récit ne cache rien de cet aspect difficile du sport.
Il y a un aspect tragique dans la douleur, mais une grande beauté se dégage de cette épreuve et du courage dont font preuve les passionnés de “
La Petite Reine” .
Mais il montre aussi que, une fois franchi l’obstacle de la souffrance du sportif qui repousse ses limites, le plaisir de la course est au rendez-vous, les sensations sont intenses et la récompense de ces forçats de la route est immense.
On les voit progresser avec volonté, patience et une détermination sans faille, se relever des chutes et encaisser les coups durs, et parvenir au sommet (au sens propre comme au sens figuré).
On admire le style de ces personnalités hors-norme, leur capacité à toujours vivre de façon intense et avec panache, chacun à sa façon, et voir les prouesses s’accomplir avec un style de héros romantique…
Et j’aimerais tellement citer la foule d’anecdotes qui rendent ces sportifs mythiques tellement humains, dans leurs victoires éclatantes, et montrent la beauté de leur style sans concession, mais je me suis promis de ne pas spoiler ces moments qui font peur autant qu’ils font rêver…
En cela, ce récit est aussi une leçon de vie : comme l’évoquait Léo Gardy après le spectacle (et je le remercie encore de m’avoir accordé du temps après une performance aussi fatigante), celui-ci est aussi, en somme, une forme de résistance à la facilité, au “tout, très vite, tout de suite” , et une incitation à construire ses performances et à les ancrer dans la durée, comme ces légendes ont inscrit leur exploit dans l’éternité…
Et là encore, j’aimerais tellement évoquer cette conclusion du spectacle, dure, peut-être pessimiste, et pleine d’enseignements à la fois, mais qui s’ouvre pourtant à une certaine forme d’optimisme, mais je préfère ne pas vous en gâcher la surprise, et vous laisser la découvrir vous-même !
Je laisserai le mot de la fin à Léo Gardy, qui évoquait l’idée que les univers du sport et de la culture ne doivent pas être opposés, comme l’avait prouvé récemment un certain Thomas Jolly. Je rajouterais simplement que ce spectacle montre encore une fois qu’ils sont complémentaires, et que la beauté de l’un peut irriguer l’autre et le mettre en valeur, et que le résultat est ici épique et plein d’enseignements philosophiques !
En bref, pourquoi je recommande ce spectacle ?
"Forcenés", c'est une proposition artistique épique et pleine de panache où théâtre et sport se conjuguent à merveille pour nous inspirer et nous donner de la force sans rien nous cacher de la douleur de l'effort, mais en nous montrant qu'avec de la volonté, de la patience, et de la détermination, on peut atteindre des sommets, dans tous les sens du terme. Le tout interprété par un comédien qui réalise une véritable prouesse théâtrale et sportive sur scène.
Une pépite à ne pas manquer !
Sur ce, je vous dis à très vite, et au plaisir de se croiser dans une salle de spectacles, dans la vraie vie, ou bien ici-même, pour un nouveau récit d'aventure théâtrale.