Dans cette nouvelle lettre, je vais vous parler de passion, de musique, de danse, de processus de création, d’émotions intenses, et surtout d’un spectacle étonnant qui séduira chacun d’entre nous selon son expérience. C’est ce que j’ai pu ressentir quand je me suis rendu au Festival OFF d’Avignon pour y découvrir le spectacle “Dégringolade, ou l’art de rester debout”, créé et interprété par Ashley Chen et Pierre Le Bourgeois.
Deux amis, un musicien et un danseur, ados dans les années 90'.
Le premier arpente les scènes Rock, Nosfell, Bertrand Belin, Arthur H... avec son violoncelle, le second a croisé la route de grands noms de la danse de Merce Cunningham à Boris Charmatz en passant par Trisha Brown. Bercé de notes lyriques romantiques qui glissent vers le punk et des sons plus alternatifs, "Dégringolade ou l’art de rester debout" est un dialogue intime, un récit en mouvement de l'histoire de deux carrières artistiques contemporaines, une interrogation ludique sur le sens de la performance.
S’il est vrai que les gens ont parfois une image négative de la danse contemporaine, comment donnerais-je envie à un ami de voir ce spectacle qui peut parler à tous ?
Je lui dirais que ce spectacle est beau,
qu’il le poussera à réfléchir,
mais qu’il le fera aussi rire,
que les situations sont à la fois sérieuses sur le fond, et drôles dans la forme, et parfois aussi l’inverse,
qu’il y a une intensité,
une intensité qui transformera son regard,
que les situations et leçons de cette chorégraphie, de la mise en scène de ces musiques, de ces dialogues riches et drôles à la fois, le vécu dont tout ceci semble inspiré, parleront particulièrement aux musiciens et aux danseurs, mais qu’en vérité, ils peuvent souvent parler à tous…
Comme tout spectacle de danse, “Dégringolade ou l'art de rester debout”, d'Ashley Chen et Pierre le Bourgeois, inspirera beaucoup à chacun, et chacun y verra beaucoup selon son expérience de vie...
Crédits Photos : Laurent Paillier
Comment en parler sans trahir ni l’intention de l’auteur, ni le ressenti du spectateur ?
J’y ai vu avant tout une maîtrise exceptionnelle de l’art de la danse et de la musique.
Des artistes accomplis, agiles et d’une virtuosité folle. La justesse des mouvements, cette grâce dans la danse, cette douce mélancolie dans le chant du violoncelle… Nos guides méritent la grande réputation qui les précède !
Mais ce qui est particulièrement intéressant, c’est qu’il n’y a pas seulement une démonstration de cette maîtrise (ce qui serait déjà fort méritant, plaisant et intéressant), mais il y a aussi une entreprise de décomposition de son art, l’analyse étape par étape, comment la technicité cohabite avec ce qui habite l’artiste, son souffle intérieur qu’il essaye de faire sortir, et qui lui permet de devenir talentueux.
Pour y parvenir, ce sont des efforts incroyables et continus qui sont symbolisés à travers des images frappantes, qui suivent les souvenirs des deux artistes.
Pour Ashley Chen, ce sont les souvenirs d’années d’effort, de recherche du mouvement parfait, de répétition parfois d’un même mouvement, même quand celui-ci est fastidieux ou douloureux (et sans spoiler, les images choisies pour ces deux options sont frappantes, et donnent à réfléchir).
Évoquant l’idée de “mémoire du mouvement”, Ashley Chen explique que : “avec ce duo, je ne cherche pas à reproduire les pièces que j’ai dansées telles quelles, mais à convoquer les souvenirs des états de corps dans lesquels j’étais. (...) Il s’agit moins d’évoquer l’histoire de la danse que de mettre en scène une vision : celle d’un danseur qui a eu l’opportunité de la traverser de l’intérieur.” ;
et aussi que : “C’est fascinant d’explorer la manière dont un corps se souvient, comment tout cohabite en soi. C’est la raison pour laquelle je ne traverse pas ces souvenirs dans l’ordre : tout existe en moi de manière horizontale, la chronologie n’a plus d’importance.”
On sent la fatigue symbolisée dans des étapes-clé dans la chorégraphie, l’épuisement qui guette, mais aussi l’endurance, l’effort, la ténacité et les limites sans cesse repoussées. Une scène m’a frappé : le danseur est couché et semble épuisé, et se relève tout d’un coup au son du violoncelle de son camarade de jeu, comme un réflexe vital, et l’énergie revient comme un miracle !
Il en est de même pour le musicien Pierre Le Bourgeois : la façon dont il décompose son apprentissage, à travers ses gammes, ses expérimentations, jusqu’à en faire un langage commun avec une grande virtuosité, qui réunit tous les arts sur scène, est aussi fascinante dans le processus de maîtrise de ce langage que dans la maîtrise finale.
Mais pour y parvenir, la pièce montre symboliquement le travail d'expérimentation qui a précédé : lorsque le musicien s’approprie un art, et qu’après des années d’apprentissage académique, il apprend à expérimenter sans limite, et apprend à aimer son art dans la multitude des possibles qui lui apparaissent. Une image forte lorsqu’elle apparaît dans ce spectacle…
Et comment chaque geste, chaque accord, chaque note, est devenu le fruit d'un long travail de recherche.
La façon dont la partition musicale est pensée s’accorde bien avec ces images : comme le dit Pierre le Bourgeois, “Face au danseur seul, le musicien interprète une musique tout d’abord complexe se rapprochant des sonorités de Britten ou Kodaly pour glisser au fur et à mesure vers la déflagration punk et le riff ostentatoire”, évoquant “un immense pont entre musique baroque, contemporaine et rock sur un seul instrument, le violoncelle, détachant ainsi celui-ci de tout son répertoire historique”.
Crédits Photos : Alban Van Wassenhove
Et il y a beaucoup d’images et de symboles forts dans ce spectacle, mais aussi les monologues et les dialogues : ils montrent bien les dessous de la création, ces moments qui peuvent paraître anecdotiques pour un regard extérieur, mais dont chacun évoque des préoccupations pourtant essentielles pour faire naître le spectacle sur scène.
L’art de l’anecdote, c’est de se servir de chacune d’elle pour que celui qui la reçoit puisse se l’approprier, et comprendre le sens de ce qu’elle a représenté pour celui qui la raconte.
Ici, chacune de ces anecdotes sur scène donnent l’occasion de se plonger dans les dilemmes et les tracas parfois bien concrets de l’artiste dans la création.
Et derrière ces symboles, et ces images anecdotiques, on sent surtout la passion. Celle qui habite l’artiste, qui motive chacun de ses mouvements, mais aussi la passion dans les détails : lorsqu'une idée en apparence simple nécessite, pour être concrétisée, une foule de détails et des abymes de réflexions, aux déclinaisons savantes. Et la richesse de ces réflexions montre à quel point l’investissement est fort, mais aussi à quel point il a du sens.
Mais elles montrent aussi cette foule d’émotions qui habitent le musicien, mais qui le motivent aussi, lui donnent du plaisir à ce qu’il fait, et donnent du sens à son art…
L’émotion dans la recherche expérimentale, dans ce qu’il arrive à sortir de lui.
L’émotion comme le fait de faire cohabiter technicité et inspiration personnelle.
L’émotion comme celle que nous ressentons en comprenant ce que signifie pour l’artiste ce petit objet auquel il prête une attention toute particulière : sans spoiler des moments clés, on comprend à un moment ce que signifie un objet auquel seuls les violoncellistes savent accorder de l’importance : en termes d'utilité concrète mais aussi dans l’histoire personnelle autour d’un objet…
Crédits Photos : Laurent Paillier
Parfois, les dialogues de ce spectacle, ce sont aussi des choses amusantes, et riches d’enseignement, comme ce jeu en équipe du musicien et du danseur, qui ne doivent pas oublier que seuls, ils sont beaucoup, mais que c’est en s’accompagnant l’un l’autre qu’ils vont s’accomplir.
L’image de ce moment où chacun des deux tire la couverture à lui, en mode ping-pong, est drôle et pleine de sagesse ! …Dans ce jeu en équipe, à mon sens, beaucoup pourraient se reconnaître puisque c’est un jeu profondément humain : on sourit en pensant à tous ces moments où chaque opérateur essentiel dans un projet cède à la vanité de se croire seul pilier de l’action et où on acquiert la sagesse lorsque l’on se rappelle que l’on n’est pas seul pour accomplir un but commun, et que chacun a un rôle essentiel à jouer pour y parvenir.
Et comme dans le reste de la vie, ce travail de complémentarité sur scène passe aussi par des étapes clé pour savoir s’accorder, et des points de vue différents. Et ici, l’art de l’anecdote, qu’elle soit prestigieuse ou enfantine (avec des images particulièrement émouvantes), développe ces questionnements, par des exemples concrets de ce que le travail de création peut trouver comme solution, pour que sur scène chacun des acteurs ne parle que d’une voix, chacun dans son art.
Pour ce faire, on découvre des aspects qui peuvent paraître anecdotiques de la recherche du tempo qui guide chaque acteur de la scène séparément, mais aussi qui sont des moments-clé pour créer le rythme commun.
Des moments de préoccupations "pratico-pratiques", que chaque personne qui a dû guider plusieurs spécialistes différents sur un sujet commun pourra comprendre : travail de préparation séparée des danseurs et des musiciens ? Réfléchir ensemble à des arrangements pour obtenir un rythme commun ? Comment, alors, créer un langage commun ?
...Je n'irai pas plus loin, pour ne pas spoiler, mais je peux, du moins, dire que ces questions parleront à chaque personne qui a appris à danser ou à jouer, que ce soit la comédie ou la musique, et qui comprend par là-même ce que veut dire l’art de la rythmique, ou de la musicalité…
Ce spectacle, chacun le ressentira différemment.
Crédits Photos : Laurent Paillier
Personnellement, j’y ai vu une mise en abyme et une décomposition du processus de création, de ses émotions intenses, et de ses moments drôles.
J’y ai aussi vu la passion, celle qui dévore, parfois, mais qui nous aide aussi à tenir debout et à avancer plus fort et plus solide.
J’y ai vu des leçons de vie qui nous parleront à chacun selon nos vécus.
Et surtout, j’y ai vu deux artistes aussi sérieux et espiègles que des enfants savent l'être, qui s’amusent sur scène et autour, et cherchent à donner un aperçu de ce qu’ils y vivent, et de ce qui les fait vibrer sur un rythme commun !
Sur ce, je vous dis à très vite, et au plaisir de se croiser dans une salle de spectacles, dans la vraie vie, ou bien ici-même, pour un nouveau récit d'aventure théâtrale.
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A l'attention des programmateurs, pour découvrir ce spectacle et l’amener dans votre ville et/ou lieu de spectacle, je vous invite à prendre contact avec : Marie-Pierre Bourdier - mpbourdier@overjoyed.fr
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À propos
Lauriane, théâtreuse passionnée, met en lumière le monde du spectacle, pour ajouter plus de théâtre à la vie et plus de vie au théâtre.
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