Bref, reposons donc l’équation mathématique… C’est donc un roman sur trois mousquetaires, qui sont en réalité quatre, que nos deux personnages vont devoir adapter à deux... Sans même parler des alliés et antagonistes... l’équation va être quelque peu compliquée à poser...
Et une fois ce problème résolu, pensez-vous que la pièce va s’écouler comme une douce rivière accompagnée de musique baroque de l’époque de Louis XIII ?
Non ! Nos deux personnages vont devoir naviguer constamment entre deux intrigues, l’une consistant en cette adaptation théâtrale défiant toutes les lois des mathématiques, et l'autre consistant à gérer une succession de catastrophes dans leur vie personnelle, qui n’en sera pas moins mouvementée que le défi de l’adaptation théâtrale...
A partir de là, le récit sort totalement du cadre, brise le quatrième mur, alterne entre les deux dimensions de l’intrigue, et s’avère délicieusement déjanté, avec une remarquable maîtrise du pétage de plombs et du savant n’importe-quoi, du cru le plus drôle qui soit !
Avec pour résultat des rires, beaucoup de rires, la fascination devant un spectacle remarquablement bien construit, et ces deux comédiennes à la hauteur du défi, et encore plus de rires !
Précisons tout de suite deux choses, à l’attention des fans intégristes des Trois Mousquetaires :
- La première est que le spectacle ne consiste pas à reproduire à l’identique le roman sur scène, mais d’en faire ressortir l’essence sur quelques scènes clés, d’une façon qui alimente ce jeu de va-et-vient, sans en briser la dynamique : “L’objectif n’est pas de reproduire le roman, mais d’en faire surgir l’élan et la théâtralité.”
- La deuxième est que l’auteur de ces lignes aime profondément l’univers de notre vénéré Dumas, et que cet univers si riche n’est absolument pas maltraité dans cette pièce merveilleuse, sauf si vous considérez que jouer avec l’univers pour en ressortir une nouvelle vision consiste, en soi, à le trahir... (auquel cas, je vous laisse alors vous expliquer avec Dumas lui-même, car c’est exactement ce que le Maître faisait avec l’Histoire, d’une façon joyeuse, élégante et parfois innovante pour l’époque !)
Le récit est riche en détails, et les péripéties s'enchaînent à grande vitesse, alternant dans un jeu de va-et-vient constant entre les deux dimensions de l’intrigue : d’une part, le pastiche des Trois Mousquetaires et d’autre part, les péripéties dans la vie privée des deux personnages.
Le pastiche des Trois Mousquetaires est des plus drôles, sans maladresse ou lourdeur, et répond parfaitement aux péripéties sur nos deux personnages ! D’où un récit dynamique et riche en éclats de rire.
Tout du long, la fraîcheur d’un jeu spontané et enlevé est toujours préservée, comme si tout était improvisé, et montre le talent de nos deux comédiennes. Et petite spécificité de mise en scène, les changements de rôles s’effectuent à vue avec une remarquable fluidité, grâce à l’énergie, à la réactivité et à la complicité des comédiennes.
(Pour les connaisseurs d’improvisation théâtrale, j’ai eu l’impression d’assister à une session de théâtre d’impro sur plus d’une heure… qui arrive à inventer des péripéties inattendues en un instant, et qui maîtrise parfaitement bien l'art du dérapage contrôlé !)
On imagine un jeu de casse-tête théâtral pour rendre cette quantité d’informations digeste pour le spectateur ; pourtant, l’excellente qualité d’écriture et de mise en scène de Mathias Sénié permettent d’enchaîner ces péripéties et va-et-vient de façon fluide et parfaitement compréhensible, et l’interprétation de nos deux comédiennes - Alexandra Mina et Naelle Piroton - sont à la hauteur du défi : en quelques répliques et mimiques, les personnages, hauts en couleurs, sont parfaitement bien caractérisés.
En outre, contrairement à ce que disent certains clichés peu pertinents sur les spectacles comiques, on ne laisse donc pas son cerveau au vestiaire : le punch dans ce récit, les répliques percutantes, la qualité d’écriture, le passage constant d’une dimension à l’autre, tout ceci rend cette pièce remarquablement intelligente, autant qu’elle vous fera éclater de rire.
Et la preuve de cette intelligence dans l’écriture, c’est qu’à travers le rire et l’humour, on a quand même une jolie perspective de prise de recul qui se dessine, sur le processus de création artistique, mais aussi sur les "codes du récit d’aventure", comme le dit la compagnie : “Avec une scénographie épurée et un dispositif léger, le jeu devient central : le théâtre apparaît dans sa fabrication même.”
La pièce est donc habitée par “Une forme directe, énergique et accessible qui révèle le théâtre en train de se faire.”
Bref, si vous aimez Alexandre Dumas, cette pièce vous plaira.
Si vous ne connaissez pas Alexandre Dumas, cette pièce vous plaira.
Si vous voulez un récit comique intelligent et déjanté, cette pièce vous plaira.
Si vous aimez assister à une mise en abyme faite avec humour, cette pièce vous plaira.
Et rassurez-vous : je pense sincèrement qu’Alexandre Dumas aurait aimé cette adaptation !
En bref, pourquoi je recommande ce spectacle ?
Pour sa qualité d’écriture, sa mise en scène punchy et fluide, ses comédiennes à la hauteur du défi, ses personnages hauts en couleur, et son intrigue déjantée ;
Pour l’intelligence de la construction théâtrale,
Parce qu’elle renouvelle avec humour et respect les adaptations du vénéré Alexandre Dumas ;
Et tout simplement parce qu'on sort de cette pièce avec le sourire, et plein d’énergie et de bonne humeur !
Sur ce, je vous dis à très vite, et au plaisir de se croiser dans une salle de spectacles, dans la vraie vie, ou bien ici-même, pour un nouveau récit d'aventure théâtrale.